Doctorante solitaire

Avant de commencer, je vous conseille le texte d’une camarade doctorante, dont la lecture m’a encouragée à vous partager les idées que je développe aujourd’hui : « La solitude : couette d’hiver et drap d’été »


Ayez bon jour, vous qui lisez ces lignes !

Avant même de me lancer dans ma thèse, j’avais eu le droit à plusieurs mises en garde. L’une qui revenait souvent était la suivante :

Le travail du doctorant est un travail solitaire.

Précisons un point : si par « solitude » on entend « isolement », cette sentence n’est pas une vérité absolue. Je prends comme exemple mes collègues en sciences, qui travaillent en laboratoire, au sein d’équipes avec lesquelles ils sont en contact de manière régulière, voire quotidienne. Les conditions de travail sont différentes selon les domaines, j’en ai déjà parlé brièvement. Lors d’une formation qui réunissait doctorants en sciences et en lettres, j’ai pu prendre la mesure de ces différences : j’y ai rencontré des doctorants qui se sentaient contraints par des horaires de laboratoire auxquels il leur fallait se plier, d’autres qui souffraient parfois de l’ambiance sur leur lieu de travail auprès de collègues avec lesquels ils ne s’entendaient pas. J’ai alors pris conscience de ma propre liberté. N’ayant pas à travailler en laboratoire, et n’ayant pas de bureau dans les locaux de l’université, je travaille seule chez moi.

Beaucoup voient cette situation comme quelque chose d’intenable : comment arriver à se motiver lorsqu’on est le seul gestionnaire de son emploi du temps ? Et surtout, comment tenir sans aucun contact social ?

Je reviendrai plus bas sur la gestion du temps de travail. En ce qui concerne le contact social, la période de confinement que nous avons traversée m’a fait prendre conscience d’une chose cruciale : j’aime être seule.

Ce que beaucoup d’extravertis ont vécu comme une souffrance (le fait de devoir rester enfermé chez soi, de ne pas pouvoir voir ses amis…), je l’ai vécu comme un véritable soulagement. Voici quelques extraits de mon journal, nous étions alors confinés depuis quinze jours :

Je ressens depuis deux semaines un véritable apaisement. Je suis étrangement sereine et ressourcée. Le matin, quand nous ouvrons les volets, qu’il fasse beau ou non, le silence du boulevard désert (ou presque) m’apaise et me donne l’énergie de me lever et de commencer ma journée. […] Je me sens sereine. […] Le calendrier est vide : aucune sortie à l’horizon, aucune obligation sociale. C’est un bonheur que je savoure. Je me nourris de ce calme et de cette solitude, de cette chance de pouvoir (devoir) rester dans ma bulle, mon cocon.

Fut un temps, je ne savais pas que j’étais introvertie. Il m’était difficile de mettre les mots sur ce sentiment, sur ce décalage que je ressens, encore aujourd’hui, entre mes besoins et les attentes du monde qui m’entoure. Être un individu social, qui se nourrit d’interactions avec les autres, est un attendu auquel je ne peux pas répondre correctement.

J’ai conscience que je suis privilégiée par le fait que mon appartement est un environnement sain et rassurant. En outre, je ne suis pas totalement isolée car je vis avec mon conjoint : j’ai donc un soutien quotidien grâce à lui, une présence rassurante et réconfortante, quelqu’un de confiance vers qui me tourner si je me sens seule. Mais le confinement m’a fait comprendre l’ampleur de la fatigue que les contacts sociaux représentent pour moi. Non pas que je n’aime pas voir mes amis, mais les voir est pour moi aussi plaisant qu’épuisant. Sortir, boire un verre, discuter : ce sont là des choses qui drainent mon énergie, qui me demandent un temps de préparation psychologique mais aussi un repos ensuite, crucial pour recharger mes batteries.

Ce vécu est également valable dans le cadre du travail : en tant que doctorante, je suis amenée à assister ou à participer à des séminaires et des formations, notamment à celui organisé par ma directrice de thèse. Je peux y rencontrer de manière régulière les autres doctorants qui travaillent sous sa direction : nous nous entendons bien, et pouvons nous soutenir dans les différentes étapes de notre thèse, d’autant plus que nous sommes dans le même domaine de recherche. Malgré ce contexte positif et bienveillant, je l’avoue, je suis parfois soulagée de voir certaines séances être annulées pour des raisons administratives…

Depuis quelques semaines, le monde des extravertis et des êtres sociaux reprend ses droits : les calendriers se remplissent à nouveau, le mien avec. Un séminaire, annulé à cause du confinement, s’installe et trouve sa place en septembre ; des rencontres avec ma famille et mes amis viennent se lover au creux de mes week-ends jusqu’à la mi-juillet. La solitude, temporairement imposée à tous, est de nouveau mise au placard comme une contrainte dont on doit être heureux de se débarrasser, comme un travers à fuir, comme cet élément dont on m’avait mise en garde.

Or, en tant qu’introvertie, cette solitude n’est pas forcément un danger pour moi. Elle est plutôt rassurante, comme une douce promesse. Elle est l’assurance de trois années de tranquillité, pendant lesquelles je peux être moi-même sans me soucier du jugement des êtres sociaux qui m’entourent. Trois années pendant lesquelles, professionnellement, les seuls moments pendant lesquels je dois lutter contre ma nature d’introvertie sont des moments ponctuels, récompensés par le plaisir scientifique d’assister à des séminaires et de participer à des échanges enrichissants. Trois années au cours desquelles, face à ma thèse et face à moi-même, je cherche, je recherche, je découvre.

Ma plus récente découverte, elle n’est pas vraiment en lien avec ma thèse, mais plutôt avec le fait d’en faire une. Il s’agit d’un salon de discussion en ligne avec d’autres doctorants, tous domaines confondus, sur lequel je suis connectée presque quotidiennement depuis plus de deux semaines. Ce salon est un endroit où je peux rire, discuter, mais aussi travailler : j’en arrive à cette fameuse gestion du temps de travail, lorsqu’on est seul face à son bureau et seul pour se fixer des contraintes. Cette idée fera l’objet d’articles dédiés, mais ce que je souhaite souligner aujourd’hui, c’est que c’est sur ce salon de discussion que j’ai réussi à me remettre sérieusement au travail après un passage à vide. Nous avons beau avoir des rythmes différents, je sais qu’il y a toujours quelqu’un en ligne. Je sais qu’à l’heure pile commence un moment de travail commun dans le groupe de discussion dédié, et qu’à 50 commence la pause, pendant laquelle je peux discuter, ou juste écouter, selon mon énergie et mon envie du moment. J’y ai rencontré des oreilles attentives, auxquelles partager mes doutes et mes craintes. Des voix douces et encourageantes, avec lesquelles échanger. J’ai ressenti une émulation par le groupe, par le fait de partager avec ces personnes le point commun qu’est le travail de thèse, avec tout ce qu’il implique de similitudes et de différences. Grâce à ce salon et à ceux qui le rendent vivant, j’ai pu comprendre ce plaisir que peuvent ressentir les extravertis dans le contact social, tout en ne me sentant ni forcée ni contrainte par des règles et attendus sociaux, qui sont différents dans un lieu numérique comme celui-ci, où chacun va et vient à sa guise et selon son emploi du temps. Paradoxalement, c’est par le contact que l’introvertie que je suis a réussi à surmonter un blocage dans son travail.

Alors, solitaire le travail de doctorant ? Oui…et non. Malgré les collègues, les autres doctorants, les directeurs de recherche et les proches, chaque doctorant est souvent seul face à sa thèse : c’est ce face-à-face qui a été si difficile pour beaucoup pendant cette période de confinement, c’est contre ce face-à-face que l’on peut mettre en garde, car de la solitude il peut mener à l’isolement, au renfermement sur soi et sur son travail. Et pourtant, ces mêmes collègues, autres doctorants, directeurs de recherche et proches sont autant de personnes qui accompagnent le travail solitaire du chercheur : les remerciements qui figurent en début de thèse en sont bien la preuve.

Qu’il y ait bureau, labo ou non, le doctorant est solitaire, mais jamais vraiment seul.

Bien que je sois introvertie et que j’apprécie la solitude que m’offre mon travail, il est bon de savoir que j’ai des personnes vers qui me tourner, pour obtenir des conseils en cas de problème ou pour célébrer les petites victoires. Jusqu’ici, il s’agissait principalement de mes proches (famille, amis, conjoint) ou de ma directrice de recherche, selon la situation. Depuis quelques semaines, je suis heureuse de leur ajouter les autres doctorants du salon de discussion, desquels je me sens proche grâce à cette expérience partagée du travail de thèse : je sais que je peux leur partager mes joies, mes peines et mes doutes, tout en sachant que je ne serai pas jugée, ou considérée comme une ermite… puisque nous sommes ermites ensembles.

Médiévalement vôtre,

La Moyenâgiste


Oyez ! Si cet article vous a plu, troubadours des temps modernes, partagez-le sans retenue :

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.