Sujet(s) de thèse

Ayez bon jour, vous qui lisez ces lignes !

Voilà déjà deux articles que je vous parle de ma recherche, alors peut-être qu’une question vous taraude… Quel en est vraiment le sujet ? Les aspects de ma thèse sont multiples : histoire des sciences, histoire de la langue, histoire des idées, édition critique… Parallèlement à ces multiples facettes, les réponses à cette question sont, elles aussi, multiples et multiformes.

Quel est le sujet de ma thèse ?

Lorsque je remplis des documents administratifs, mon sujet de thèse se résume à son titre. Même dans ces documents figés, aux cases fermées et inertes, il est changeant, fluctuant, vivant. Dans mes documents de réinscription en troisième année de thèse, il n’est plus celui qu’il était dans ceux de première année. Il changera encore, je le sais. Une ligne, deux lignes, trois lignes, titre et sous-titre, il s’étoffe et se précise au fil du temps. Peut-être se simplifiera-t-il à nouveau. Il évolue avec moi.

Lorsque j’ai réalisé le dossier pour préparer ma candidature à un contrat doctoral, mon sujet était tout entier dans ce qu’on appelle le « projet de thèse ». Lors du premier jet, ce document faisait deux pages. Lors de l’envoi, quatre. Lorsque j’ai dû le retravailler, un semestre plus tard, pour mettre en place une co-tutelle avec une autre université, il en faisait six.

Lorsque je devrai rédiger ma thèse, mon sujet s’y trouvera, partout, à chaque page, il en sera la trame et le squelette. Pour le comprendre dans sa globalité, mais aussi dans toutes ses spécificités, il faudra lire ma thèse dans son entièreté. Mon mémoire de master 2 faisait 237 pages. Je ne peux savoir combien en fera ma thèse, mais le triple me semble un minimum à prévoir… (Pour référence, j’ai corrigé récemment la thèse d’une amie  : 1007 pages au compteur.)

D’une ligne à plusieurs centaines de pages.

Lorsque j’en parle à des non-spécialistes, je dis que je travaille sur la chirurgie médiévale – si je veux être plus précise, j’ajoute l’adjectif « française » et la datation « du XIVe siècle ». Je résume en une phrase, au détour d’une conversation, autour d’un verre. Si la curiosité de mes interlocuteurs l’emporte, je développe avec plaisir, j’en dévoile un peu plus. Je savoure le fait que cette présentation succincte ait pu piquer leur intérêt, comme elle a su enflammer le mien, et j’en parle « avec des étoiles dans les yeux », comme disent mes proches. Parfois, pas de curiosité, mais du dédain. Morceaux choisis, issus de conversations diverses :

Ah ouais, la saignée et l’arrachage de dents.

Ça existe pas la chirurgie médiévale… ça s’appelle de la boucherie.

Ça va, avec un tel sujet, tu vas vite avoir fini, y’a pas grand chose à dire.

Face au dédain, parfois je m’insurge, je m’emporte, passionnée : certains moquent ma volonté de défendre mon domaine de recherche, disant qu’après tout, ça n’intéresse pas grand monde. Et parfois, je laisse aller : il est fatiguant de lutter contre les clichés. La passion est toujours là, je ne la laisse pas s’éteindre, mais elle n’est pas constamment rugissante.

Lorsque j’en parle à d’autres doctorants, s’ils sont linguistes, je dis que je travaille sur la traduction française d’un traité médiéval ; s’ils sont historiens ou en sciences dures, je dis que je travaille sur l’œuvre d’Henri de Mondeville, chirurgien du XIVe siècle ; s’ils sont dans un autre domaine… j’improvise. J’adapte le sujet à l’entourage et l’auditoire. Chaque facette de ma thèse me permet de la métamorphoser, de l’accorder au contexte. En quoi mon analyse d’une opération du crâne va-t-elle intéresser un linguiste ? Mon étude de la syntaxe et de la répétition du mot item va-t-elle réellement captiver un groupe de biologistes ? Encore une fois, si la curiosité est au rendez-vous, je me permets d’en révéler davantage, et fais briller de concert les différentes facettes de mon travail. Mais je prends toujours soin de faire briller en premier celle qui jettera dans l’œil du camarade doctorant une légère lueur d’intérêt.

Lorsque j’ai dû présenter mon sujet face à des chercheurs pour les convaincre qu’il méritait un financement, le jour de l’audition pour obtenir un contrat doctoral, je l’ai développé pendant dix minutes sans interruption. Pensez combien il est long, de parler dix pleines minutes d’un sujet précis : nous avons rarement l’occasion de le faire, dans nos conversations d’aujourd’hui. Pensez aussi combien il est court de parler seulement dix minutes d’un sujet qui nous passionne au point qu’on prévoie d’y accorder de trois à cinq ans de sa vie, voire davantage… Pensez enfin combien il est difficile d’en parler à ceux qui connaissent déjà tant sur tant de sujets. De les convaincre, ou persuader, que votre sujet est digne d’intérêt, vous qui commencez seulement sur le chemin de la recherche. Comme pour les non-initiés et comme pour les doctorants, c’est la lueur d’intérêt qu’il faut éveiller dans l’œil de celui qui écoute, mais cette fois, celui qui écoute en sait bien plus que vous.

De quelques secondes à plusieurs années.

Je pense que vous comprenez pourquoi je ne peux facilement répondre à la question posée. Il me faut essayer toutefois. Plaçons le contexte et le cadre : ce blog, en ligne, face à vous qui lisez ces lignes. Vous n’êtes pas là pour lire une thèse. Vous n’avez pas des heures à me consacrer. Je dois donc faire bref, et éviter l’écriture scientifique[1]Ma déformation professionnelle à utiliser abondamment les notes de bas de page, même au sein d’articles de blog, ne vous aura pas échappé. Je peux néanmoins utiliser ici un outil qui m’est interdit en recherche : l’ironie.. Peut-être que vous êtes spécialiste de la période médiévale, peut-être qu’à l’inverse vous la découvrez. Je dois donc adapter, entre vulgarisation du savoir et spécialisation.

Quel est mon sujet de thèse ?

Je me lance. Je travaille sur les traductions françaises d’un traité de chirurgie écrit en latin par Henri de Mondeville, un chirurgien du XIVe siècle. Je vais faire une édition critique critique du texte, c’est-à-dire le rendre accessible alors qu’il n’est pour le moment disponible que dans des manuscrits, ou dans des éditions faites par des chercheurs il y a bien longtemps, trop datées, et qui ne correspondent plus aux critères modernes de la recherche. Après cette édition critique, j’en ferai une étude linguistique : la science s’écrivait surtout en latin à l’époque, et la traduction d’un traité de chirurgie en français pose de nombreuses questions sur le vocabulaire spécialisé : comment traduire dans une langue des mots qui n’y existent pas encore ? Enfin, le fait d’écrire un texte de chirurgie, en rapport avec le contexte de l’époque, est en soi quelque chose d’intéressant : cela pose de nombreuses questions quant à la place de la chirurgie comme science au Moyen Âge, à une époque ou l’université est plutôt le lieu des médecins et pas des chirurgiens. J’analyserai donc le texte sous cet aspect également.
Histoire des sciences, histoire de la langue, histoire des idées, édition critique… toutes les facettes brillent. Tout est dit, mais il y a tellement plus à dire.

Qu’en pensez-vous ? Vous ai-je donné envie d’en savoir plus ? Me suis-je trop épanchée, ou ai-je réussi à réveiller chez vous une petite lueur de curiosité ? J’espère que vous êtes curieux, car j’ai beaucoup de lignes à vous consacrer, et beaucoup de choses sont encore à révéler…

Médiévalement vôtre,

La Moyenâgiste.


Notes

Notes
1 Ma déformation professionnelle à utiliser abondamment les notes de bas de page, même au sein d’articles de blog, ne vous aura pas échappé. Je peux néanmoins utiliser ici un outil qui m’est interdit en recherche : l’ironie.
Oyez ! Si cet article vous a plu, troubadours des temps modernes, partagez-le sans retenue :

1 commentaire sur “Sujet(s) de thèse

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